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1929

L'histoire de Brest
par
Ollivier Lodel

39 sur 41

1783 - 1787

 

 

Source : la Dépêche de Brest 16 décembre 1929

 

Les États de Bretagne, nous l'avons vu dans notre dernier article, ont décidé d'ériger une statue de Louis XVI.

 

M. Raby, maire de Brest, a sollicité pour sa ville l'honneur de posséder ce monument et il a dû, dans cette affaire, lutter contre les députés et les municipalités de Rennes et de Nantes.

 

Mais, grâce à de solides appuis, entr’autres celui de M. le chevalier de Fautras, major de la marine, Brest triomphe.

Le 18 mai 1785, le Roi fait connaître qu'il a choisi Brest pour lieu d’érection de sa statue.

André de Fautras d'Andreuil dit le "chevalier de Fautras"

(1728-1814),

Vice-amiral français

 

Dès que la nouvelle parvient à Paris, les sculpteurs en renom, tels Pajou, Houdon, Gois se disputent la gloire d'exécuter cette œuvre.

 

Le grand Pajou est le protégé de Mme du Barry et du comte d'Angiviller, surintendant des beaux-arts, mais les députés de la province, qui ont voix délibératives pour le choix du statuaire, « estiment les talents de M. Houdon », plus jeune et déjà célèbre, qui a conçu ce projet d'un monument, haut de trente-six pieds :

 

« Le Roi, assis sur son trône, montrant à la Bretagne, qui est à sa droite, la Figure emblématique qui est à sa gauche, lui dit de prendre de ses mains la Patente qui lui assure la liberté de ses Députés.

 

« La Bretagne, prosternée avec reconnaissance et respect, regarde le Roi et prend la Patente que lui présente la Figure emblématique :

les armes du Roi, derrière son Trône ;

l'écusson de la Bretagne à ses pieds.

Il n'y a pas d'autre piédestal que les marches du Trône. »

Jean-Antoine Houdon (1808),

Rembrandt Peale, Philadelphie, Pennsylvania Academy of the Fine Arts.

 

En dehors des artiste célèbres, il en est d’autres, simples artisans, qui envoient leurs projets, tel le Brestois La Rivière, « fondeur et fournisseur pour la marine, rue Saint-Louis ».

 

Qu’on choisisse un habile sculpteur, il se charge du reste et il donne comme caution sa pratique de 40 ans, dans l'art de la fonderie, au service du roi.

 

Mais, dans sa requête aux Députés des États, le brave La Rivière nous paraît garder peu d'illusions :

« On est persuadé, écrit-il, qu'il n'existe pas en province des artistes assez experts pour exécuter de grands ouvrages, et qu'à Paris seul, on y puisse parvenir.

Il serait extraordinaire qu’une statue en bronze fût coulée par un Bas Breton. »

 

Tout autre est la pensée d'un jeune Rennais, Tavau, pensionné des États et élève de l'Académie royale à Paris.

 

C'est parce qu'il a l'honneur d'être Breton, qu'il a cru trouver dans cette circonstance l'occasion de prouver son zèle à sa province, en faisant à l'illustre assemblée qui la représente, l'hommage de son talent...

 

« Si les Bretons ont érigé, au-delà des murs, des monuments au souverain par leurs victoires, serait-il possible que, dans le sein de la tranquillité, ils ne pussent offrir au monarque bienfaisant un nouveau témoignage de leur amour, sans emprunter une main étrangère !... »

 

Et le jeune Tavau demande six ans pour exécuter la statue en bronze, huit ans si elle doit être en marbre, mais avec la promesse — et nous devinons le but de sa grandiloquente requête— que les États, pendant ce temps, lui continueront sa pension.

 

À Brest, on ne discute pas sur !e choix du sculpteur, mais sur celui de l'emplacement où la statue sera élevée.

 

Dès que M. de Fautras connut l'acceptation du roi, il invita M. Tallier de Savault architecte distingué et pensionnaire de Sa Majesté, à dresser un plan des travaux que commandait le monument projeté.

 

M. Tailler vient à Brest en septembre 1785 et se livre à un examen prolongé des différents quartiers de la ville.

Il veut une position d’où la statue puisse commander tout à la fois à la rade, au goulet et aux deux côtés de la ville, et ne voit qu'un site vraiment grandiose, réalisant ces conditions :

le Parc au Duc, au Château de Brest.

 

M. Tallier conçoit alors le plan suivant :

Au bas de la rue du Château, une place d'armes, de forme ovale, à laquelle aboutiraient les rues Saint-Sébastien (rue Voltaire) et Saint-Yves.

Cette place, d'environ 70 mètres de long, serait plantée d'arbres, ainsi que ses deux allées latérales, conduisant, d'un côté au bas de la rue de Siam, de l'autre au cours Dajot.

 

Puis, du milieu de cette place, une large voie, la Rue Royale, traversant le terrain sur lequel on projette de construire les magasins des vivres de la marine, franchissant sur un pont-levis les fossés du Château, et conduisant en ligne droite, jusqu'à l'extrémité du Parc-au-Duc, où, sur les fondements de la tour César, s'élèverait, à 60 pieds au-dessus de la mer, la statue confiée au ciseau du célèbre Pajou.

 

« Là, disait M. Tallier, le public verra avec quelque émotion un monument à Louis XVI, rendant les privilèges à la Bretagne et la liberté des mers, élevé sur les débris d'un édifice consacré à ce César qui l'ôta aux Romains et mit aux fers le monde entier. »

 

Moins poétique est l'architecte Nouvion qui place la statue à l'intérieur de la ville, sur le Champ-de-Bataille, « qui est le site le plus dominant, le mieux nivelé, le plus fréquenté, le plus au centre de la cité. »

 

Son projet, appuyé par la municipalité, indique que le piédestal du devra être orné de nombreux attributs, « en l'honneur du Roi et des États de Bretagne ».

Sur les médaillons, seraient inscrites les actions des plus grands défenseurs de la patrie, et particulièrement celles des officiers bretons, « tels du Couëdic, du Rumain et autres ».

 

Quatre petites pièces de canon en fonte, aux armes du Roi et de la province, serviraient à célébrer l'anniversaire du jour de son inauguration, par deux salves, dont l’une de 21 coups de canons pour le Roi et l’autre de 19 pour les États.

 

Le Champs de Bataille, dont « les mauvais arbres et talus seraient remplacés par des allées de tilleuls », s’appellerait place Louis XVI, et les parties de rues qui l'entourent seraient nommées :

Rues Castries, Ségur, Breteuil et Calonne.

Louis-Jérôme Gohier,

peint par Jacques-Augustin-Catherine Pajou,

Paris, musée Carnavalet, 1802

 

Le 16 décembre 1786, les États adoptent le projet Nouvion et le font approuver par Louis XVI.

Mais, M. Tallier ne se tient pas pour battu et publie un mémoire auquel devra répondre l’avocat Gohier, déjà célèbre à Rennes, Gohier, futur ministre de la Justice et président du Directoire.

 

«  Si M. Le Maire, écrit M. Taillier veut se donner la peine de consulter le plan, il verra qu’il n’y a que la vieille caserne du fond du Château et les masures de la Tour César à démolir, ce qui a toujours entré dans les arrangements de la Marine.

 

«  Placer la statue du Roi dans ce que l’on appelle à Brest le Champ de Bataille !

Mais ce Champ de Bataille est un carré long, irrégulier, entravé de maisons difforme, d’auberges, de murs de clôture, d’une terrasse, d’une pesante façade de Comédie et de bâtiments particuliers, sans goût, sans régularité, qui ressemble plutôt à un carrefour qu’à une place publique, presque impossible à décorer, n’ayant aucune rue aboutissant au centre, et d’où la statue pût s’annoncer… »

 

Aucune décision n’avait été prise, lorsqu’au mois de mai 1788, M. le comte d’Hector, commandant de la marine, fit savoir que le projet Tallier était inconciliable avec celui de la construction des magasins des subsistances, sur le terrain du « Parc-au-Duc » qui venait de lui être concédé par la Guerre, ainsi que le Château.

 

La ville semblait donc certaine de triompher et la statue de Louis XVI allait s'élever sur le Champ-de-Bataille.

Mais les choses en restèrent là.

Les événements politiques commençaient à refroidir l'enthousiasme pour le souverain.

Les esprits étaient occupés ailleurs.

On ne parla plus du projet qui fut bientôt définitivement abandonné.

 

Il ne faut pas trop s'en plaindre, car, quelques années plus tard, l'œuvre de Pajou aurait été renversée et brisée, et ses débris auraient servi à édifier la Sainte Montagne, près de laquelle fut dressée, le 9 février 1794, la Sainte Guillotine.

 

(À suivre.)

 

OLLIVIER LODEL.

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