Jean Marie Apprioual
Frère Constantius

Remerciements à Jean Jacques Le Lez

Jean Marie Germain Apprioual

Frère Constantius - Frère des écoles chrétiennes

Né à Plouguin Locmajan le 1er août 1842

Décédé à Quimper le 23 février 1906

Son père François est cantonnier et sa mère Marie Anne Jaouen est cultivatrice.

Fils unique, il perd sa mère, (qui avait 47 ans), à l'âge de 12 ans le 27 janvier 1855.

Au recensement de 1856, il habite Locmajan

avec son père et sa tante Josèphe Apprioual, 56 ans, domestique, célibataire.

Au recensement de 1861, il a quitté Plouguin.

Son père habite seul à Penharvan.

Son père, François, cantonnier, 64 ans, décède au Carpont en Tréglonou, (en face de Locmajan) le 7 juillet 1868.

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Source :

La langue bretonne entre républicanisme et cléricalisme

Analyse à partir de quelques manuels scolaires bilingues du XIXe siècle

Malo Morvan

Docteur ès-Lettres (Langue Bretonne)

 

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Malo Morvan

Les Kenteliou brezounek du frère Constantius

Les ouvrages, édités principalement dans les années 1860, se situent dans un contexte politique

(celui du Second Empire) où, l'usage religieux du breton n'est pas incompatible avec un soutien de la part

des autorités éducatives locales.

 

À partir de la IIIe République, et plus encore des lois Ferry, la situation se modifie :

Si l'on observe une politique plus marquée en faveur de l'uniformisation linguistique,

c'est aussi parce que la langue bretonne se trouve tiraillée au sein de la lutte entre l'Église et la République.

 

Dans ce contexte de polarisation, les situations où l'Inspection académique soutiendrait un ouvrage diffusant

un discours essentiellement religieux ne sont plus envisageables.

Les discours qui, depuis longtemps, avaient rattaché la langue bretonne à la promotion de la foi et de la tradition, ont pour conséquence que cette dernière ne semble plus pouvoir être utilisée dans les écoles publiques et laïques de la République.

Il n'est alors plus concevable qu'un commis de l'Inspection comme Guyot-Jomard, ou un instituteur républicain comme Le Jeune ou Toullec publient un manuel en breton :

La langue bretonne sera alors réservée au camp de l'école "libre" et au catéchisme,

et son usage public et scolaire diminuera donc à mesure que le camp clérical perdra du pouvoir.

 

« Aussi n'est-il pas étonnant que ce soit d'un frère des écoles chrétiennes,

à savoir Jean-Marie Apprioual (1842-1906), dit "frère Constantius"

qu'émanent les manuels que nous allons maintenant analyser.

 

L'ouvrage est parfois nommé "méthode de Landivisiau", et nous nous appuierons sur trois versions :

Les Kenteliou brezounek ("leçons bretonnes"), qu'elles soient da drei e gallek (" à traduire en français ",

soit le  « livre de l'élève », 1899) ou troet e gallek (" traduites en français ", « soit le livre du maître », 1900),

ainsi que leur Abrégé publié par le Comité de préservation du breton armoricain (1899). »

 

La "méthode de Landivisiau" est rédigée en breton du Léon, et lorsque la variété dialectale est prise en compte,

ce n’est pas, comme chez Le Jeune, à titre d’obstacle ;

Constantius la perçoit plutôt comme surmontable, moyennant quelques aménagements :

Peut-être trouverez-vous dans ce Livret beaucoup de mots bretons différents du breton de votre pays, votre quartier, ou le lieu où vous résidez, mais vous verrez presque tous ces mots difficiles suivis d’une étoile (*)

pour vous faire savoir que vous les trouverez à la fin de ce Livret et même traduits en Français.

(« Marteze e kavot el Levrik, kalz geriou brezounek dishevel diouc'h brezounek ho pro, ho karter pe (...))

 

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Tout comme les manuels précédents (si l’on excepte le Rudimant de Le Jeune), la place la plus grande est accordée

à la religion, qui constitue même ici une thématique quasi omniprésente.

Et, de même que les manuels précédents, l’ouvrage met en avant une certaine porosité entre son usage scolaire

et d’autres contextes plus larges pour son utilisation, notamment par la voix du chanoine Laurent Rospars,

dont le discours est rapporté dans la préface au livre du maître :

 

Ajoutons que le livre du maître sera en même temps, une excellente méthode pour apprendre le breton

par le moyen du français, comblant ainsi une lacune que des correspondants de la Semaine Religieuse

ont souvent signalée en la déplorant. (Apprioual 1900 : VIII)

 

Dans la mesure où les deux ouvrages de la version de Constantius insisteront à plusieurs reprises sur le fait

qu’elles ne visent pas l’enseignement du breton à l’école, cette possibilité

d’« apprendre le breton par le moyen du français » renvoie à l’éventualité d’un usage de cet ouvrage

dans un cadre non-scolaire.

 

L’apprentissage du français

 

Dans sa formulation par le frère Constantius, l’ouvrage vise bien à une acquisition plus efficace du français :

Celui-ci partage ainsi le présupposé commun en son temps selon lequel il n’est pas question de s’opposer

à l’apprentissage du français.

On retrouve, dans la lignée de Toullec et de Perrot, la mention des « affaires »

pour lesquelles sa connaissance est nécessaire :

C’est ainsi l’adaptation aux nouvelles conditions socio-économiques qui justifie cet état d’évidence.

Dans un texte introduisant le livre de l’élève, adressé aux enfants, mais qui semble en réalité plutôt rédigé à l’attention des parents, il écrit :

 

C’est pour vous, surtout, enfants de la campagne, que j’ai écrit ce Livret.

Je vous dirai tout de suite, en revanche, que mon but n’est pas d’enseigner à l’un quelconque d’entre vous le Breton,

car vous l’avez appris de naissance ;

mais je veux tirer profit du Breton que vous savez si bien parler, pour vous enseigner mieux et plus vite le Français.

Je sais que vous êtes amenés à l’école pour apprendre à lire, écrire, compter, et surtout pour étudier le Français.

Vos parents savent bien à quel point, au jour d’aujourd’hui, plus qu’auparavant, celui qui est ignorant du Français a aussi beaucoup de difficultés à faire lui-même ses affaires, acheter, vendre,

et s’entendre avec ceux qui ne connaissent pas de breton.

C’est une bonne chose, une chose belle et pleine de valeur pour vous que de connaître le Français.

Mais comment pourrez-vous apprendre le mieux et le plus rapidement le Français ?

N’est-ce pas en comprenant bien chacun des mots français que vous entendez, que vous lisez ou que vous écrivez surtout,

que vous les retiendrez d’autant mieux.

Ce que l’on comprend bien reste dans nos esprits, et ce que l’on ne comprend pas s’en va avec le vent.

Bien, c’est pour que vous compreniez mieux le travail que vous aurez à écrire à l’école que j’ai fait imprimer pour vous

ce Livret en breton.

Traduisez en français, l’une après l’autre, les deux cent leçons de ce Livret et en vérité,

vous verrez vous-mêmes à quel point ce travail est utile pour bien apprendre le Français.

(« Evid-hoc'h, dreist-holl, bugale diwar ar meaz, em euz skrivet al Levrik-man.

Diouc'htu avad e livi (...))

 

 

Le livre du maître manifestera à nouveau une précaution sur ce point,

à travers le discours rapporté du chanoine Laurent Rospars :

 

Nous recommandons à nos lecteurs ce livre, dont (on peut le dire ici sans hyperbole) le besoin

se faisait vivement sentir.

Il est appelé à rendre de grands services dans nos écoles, non point — on ne saurait trop le redire — en enseignant

le breton aux enfants, mais en les aidant à apprendre plus vite et mieux le français. (Apprioual 1900 : VIII)

 

Il est assez probable qu’une telle formulation répétée résulte de l’anticipation, ou de la réponse,

à une objection adressée à l’égard des méthodes faisant usage du breton à l’école.

On trouve une mention explicite d’un tel débat dans une lettre de l’abbé Jérôme Buléon,

publiée dans La Croix des Côtes-du-Nord le 14 avril 1895,

et reproduite dans la brochure de Frañsez Vallée, La langue bretonne et les écoles :

 

Il ne s'agit pas, bien sûr — comme on nous en a lancé l'accusation à la Chambre des députés, récemment, — d'enseigner le breton aux enfants des écoles libres, mais il s'agit de mieux leur enseigner le français,

en partant de ce qu'ils savent pour leur apprendre ce qu'ils ne savent pas… (Buléon : 30)

 

Là encore, il y a lieu de penser que cette question de la langue n’est en réalité qu’un prétexte dans une opposition entre les promoteurs de l’école publique et ceux de l’école libre :

 

Enfin malveillance des ennemis de nos écoles libres, qui exploitent cette calomnie facile, à savoir que dans nos écoles congréganistes on n'apprend que le breton, au grand détriment des chiffres et du français !!! (Buléon : 31)

 

Si l’Inspecteur Général Irénée Carré, promoteur de la "méthode directe" qui préconise de ne faire usage

que du français à l’école, n'est pas explicitement cité dans le paratexte des différents ouvrages,

on peut considérer la Méthode de Landivisiau comme son contre-pied, dans la mesure où elle met en avant

une méthode d'enseignement qui part des pratiques déjà en usage chez les élèves.

Constantius est attentif à justifier sa méthode par des arguments généraux portant sur le fonctionnement

de l’apprentissage et la pédagogie, bien qu’il ne faille pas négliger, dans une telle argumentation,

la part de rationalisation ad hoc.

Le qualificatif "rationnel" revient ainsi très régulièrement dans les différentes caractérisations de la méthode,

que ce soit directement dans le propos de Constantius, ou dans les références qu’il mobilise à titre de caution.

 

La méthode que nous proposons paraît très rationnelle,

puisqu'elle se sert de ce que l'enfant sait déjà pour lui faire comprendre ce qu'il ne sait pas encore ;

elle explique les mots d'une langue qui est encore inconnue pour lui,

par les mots connus d'une langue qui lui est familière.

Elle consiste à greffer, pour ainsi dire, et doucement la langue de la France sur la langue de la Bretagne,

au lieu de supprimer violemment le breton sans aucun profit pour le français. (Apprioual 1900 : V-VI)

 

La mention du « profit pour le français » souligne encore une fois la volonté pour l’auteur de demeurer

dans la thèse consensuelle selon laquelle c’est l’apprentissage de la langue française qui demeure la finalité première de son ouvrage.

Outre le qualificatif "rationnel", un élément récurrent de l’argumentation de Constantius est la maxime selon laquelle on ne retient bien que ce que l’on a compris.

En plus de la formule que nous avons déjà croisée

(« Ce que l’on comprend bien reste dans nos esprits, et ce que l’on ne comprend pas s’en va avec le vent. »),

il l’exprime ainsi dans les conseils concrets qu’il donne aux enseignants dans son Avis sur la manière de faire usage des leçons (kenteliou) du cours élémentaire :

 

1° Le maître en fait réciter le texte, et s'assure par des questions variées que les élèves le comprennent.

Au [sic] besoin, surtout si les élèves sont peu initiés à la langue française, il leur fait comprendre les définitions

en faisant usage de la langue bretonne ; car les enfants ne retiennent que ce qu’ils ont compris. (Apprioual 1900 : IX)

 

Au-delà de la simple rationalisation d’une position linguistique, on observe chez Constantius

une vraie préoccupation pédagogique.

Dans une époque où le châtiment corporel n’est pas rare et où les conceptions pédagogiques reposent plus souvent sur la volonté pour le maître de s’assurer de son autorité que sur une prise en compte de la sensibilité des élèves,

on trouve chez lui une vigilance envers des questions comme l’estime personnelle ou le plaisir d’apprendre

chez les élèves :

« En parlant breton à l'enfant qui vient à l'école, on le traite en être intelligent ;

il ne se perd plus dans le chaos, et ce doit être pour lui une perpétuelle jouissance de passer du connu à l'inconnu. » (Apprioual 1900 : VI).

L’Avis déjà cité propose ainsi des conseils concrets pour une application de l’enseignement qui prenne en compte

la spontanéité et l’intérêt des élèves :

 

4° Le maître ne devra pas toujours exiger une traduction identique à celle donnée dans le livre à son usage.

Un même mot breton peut souvent être traduit par différents synonymes français.

Se montrer trop exclusif serait arrêter la spontanéité de l’enfant, le décourager et manquer le but de l'exercice de traduction.

On contraire [sic], on excitera les élèves à trouver plusieurs synonymes, et le maître acceptera tous ceux qui seront bons, sans omettre néanmoins de faire ressortir les meilleurs, ceux qui donnent la traduction réelle du mot, de la phrase,

et non le sens seulement.

Toute liberté doit donc être laissée à l'élève, pour que le terme trouvé par lui rende l'expression bretonne de sa leçon.

Il y aurait un avantage réel pour les enfants bretons bretonnants à faire usage de cette méthode rationnelle,

qui procède en allant du connu à l'inconnu. (Apprioual 1900 : IX-X)

 

La formule « du connu à l’inconnu » constitue un troisième élément omniprésent du discours de Constantius :

Elle provient de Condillac et s’est diffusée dans le domaine de l’enseignement des langues

par l’intermédiaire de Michel Bréal, puis du frère Savinien (Boutan).

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